Patrons en France – retour sur notre conférence-débat

Le 13 juin 2019, le sociologue et chercheur Michel Offerlé participait à une conférence-débat APSE autour de l’ouvrage collectif qu’il a dirigé en 2017, intitulé Patrons en France.

Tout le monde a son idée sur les patrons. Voire une mauvaise opinion, comme 62 % des Français qui jugent les grands patrons « méprisants » et « autoritaires »(2). « Le patronat est à la fois connu et méconnu », prévient Michel Offerlé en ouvrant sa conférence. Le sociologue a d’abord analysé les organisations professionnelles, avant de passer au crible les « métiers » dans Patrons en France, l’ouvrage collectif qu’il a coordonné en 2017.

Une catégorie diversifiée

« La sociologie s’était peu intéressée à eux, dit-il. Avec des étudiants et confrères, nous avons mené des centaines d’entretiens, sur leur histoire de vie, leur formation, leur métier, mais aussi leurs goûts ou leurs valeurs… Le plus grand dirigeait 100 000 salariés, le plus petit, aucun. » Résultat : « le patron ventru, avec haut- de-forme et cigare » a vécu.
Et les quelque deux millions de dirigeants de France (dont 170 000 pilotent une entreprise de plus de dix salariés) représentent une catégorie sociale très diversifiée.

Parmi eux, 40% sont fils d’ouvriers ou d’employés. « Mais, précise Michel Offerlé, plus on monte dans la hiérarchie, plus il y a une reproduction sociale. » C’est une population plutôt âgée – 37% ont plus de 50 ans – et « en voie de féminisation », avec 25% de femmes. « Et surtout, elle est très étirée au niveau des diplômes : des autodidactes aux détenteurs d’un CAP, jusqu’à des bac+5 ou +10. » Cette forte diversité se retrouve dans les pra- tiques culturelles – du passionné d’opéra au fan de séries télévisuelles -, comme dans les revenus, relève encore le cher- cheur, « qui passent de 1 à 2 000, avec des patrons qui ne se payent pas et d’autres qui gagnent des fortunes ».

Du paternalisme à la distance

Multiple, l’identité patronale commune se définit en partie par la négative, « par des adversaires ou des dégoûts com- muns, note Michel Offerlé. Mais celle-ci s’exprime plus ou moins frontalement selon que l’on dirige une entreprise du CAC40 ou une PME. »
La liste est longue des objets de mécontentement, du rap- port à l’Etat ou à l’Urssaf, à l’inspection du travail ou au fonctionnaire (tour à tour « inspecteur » ou « fainéant »), les syndicats (surtout la CGT), et la crainte des Prud’hommes, les banquiers…

« Il y a aussi la complainte vis-à-vis des salariés », complète le sociologue. Les patrons de PME se plaignant de « ne plus trouver de jeunes qui ont envie de travailler »… Ceux du CAC40 ne trouvant pas assez de « soft skills chez les candidats »…

Mais le rapport avec les salariés varie beaucoup selon la taille de l’entreprise. « Certains, à la tête d’une PME, sont hommes orchestre, experts dans leur profession et pilotes d’une équipe mais ne souhaitent pas diriger une ETI, analyse le sociologue. Parmi eux, quelques-uns assument leur rôle de chef, quand d’autres revendiquent une forme de paternalisme, et vont loin dans l’aide à leurs salariés, en cas de handicap ou de deuil »…

Plus la taille de l’en- treprise augmente, moins il est en prise directe avec le social, poursuit le chercheur, « la valorisation des salariés passant par le développement de leurs capacités. Le dirigeant, lui, progresse vers un travail gratifiant et transmet souvent aux RH le « sale boulot » dans la gestion du personnel. Le dirigeant d’un groupe de 50 000 salariés connaît au maximum 200 personnes. »

L’argent, la créativité, le produit

Le plaisir de l’entreprise ? L’argent, pour certains.
« Mais pas seulement, plaide le sociologue. D’autres se passionnent pour leur produit, évoquent la réalisation de soi, la créativité. Avoir du pouvoir sur les autres et sur le monde social est sûrement une motivation. » Mais, devant le sociologue au moins, beaucoup préfèrent parler de la compétition, évoquant « l’esprit d’entreprise à la française », avec cette idée que « nous sommes en train de devenir une nation d’entrepreneurs, qui développe un discours fort et un désir d’entrepreneuriat »…

Cela peut-il aussi concourir au renouvellement de la figure du patron ?

(compte-rendu proposé par Chloé Guillot Soulez et Blaise Barbance ; cette conférence-débat a été organisée en partenariat avec l’iaelyon et le réseau REFERENCE RH)

Les nouveaux travailleurs des applis (Marseille, 10 octobre 2019)

jeudi 10 octobre 2019 de 17h30 à 19h

Faculté d’Economie et de Gestion Aix-Marseille Université
Ilot Bernard Dubois (IBD)
5-9 boulevard Maurice Bourdet
Marseille 1er arrondissement
(salle 03)

En partenariat entre les Masters RH de la Faculté d’Economie Gestion (Université Aix-Marseille) et le LEST (Laboratoire d’Economie et de Sociologie du Travail), l’APSE organise cette année un nouveau cycle de conférences-débats sur les enjeux et les problématiques actuelles du travail.

Comment les principes et les modalités d’organisation de l’activité de travail se transforment-elles aujourd’hui dans les organisations ?
Comment contribuent-elles à modifier les conditions de l’activité des salariés et les modalités de l’engagement dans leur travail ?
Comment contribuent-elles à déplacer les frontières traditionnelles du monde du travail et les rapports sociaux de production?
Quelles sont les conséquences de ces nouvelles formes de travail sur celles et ceux qui le réalisent comme sur celles et ceux qui l’encadrent ?
Telles sont les questions auxquelles ces conférences-débats cherchent à apporter des éléments de réponse.

Pour la première conférence de ce nouveau cylce, nous recevons Diane Rodet et Luc Sigalo-Santos, pour la présentation de l’ouvrage collectif dirigé par Dominique Méda et Sarah Abdelnour, Les nouveaux travailleurs des applis (PUF, 2019).

Quels impacts les applications numériques et Internet peuvent-elles avoir sur nos manières de travailler et sur nos statuts d’emploi ?

En quoi le fait de commander un véhicule via une application plutôt que par téléphone constituerait la révolution que suggère le terme d’« ubérisation » ?

Le passage en ligne de la commande de travail a fourni l’occasion à de nombreuses entreprises de contourner le code du travail, tout en leur offrant de nouveaux outils de contrôle des travailleurs.

Ces processus sont l’objet d’étude de cet ouvrage de chercheurs en sociologie et en droit, à partir d’enquêtes sur les chauffeurs et livreurs, les micro-travailleurs ou encore les chefs à domicile.

Les diverses contributions permettent d’envisager les plates-formes numériques non seulement comme une innovation technique, mais aussi comme un nouvel espace où modifier les règles du jeu en matière d’emploi et de travail.

Cette conférence-débat gratuite est ouverte à toutes et tous, merci néanmoins de vous inscrire pour des raisons logistiques.
Inscription en ligne : Cliquer ici

Invitation à la conférence annuelle des anciens étudiants du Master Management Travail et Développement Social (MTDS)

L’association des Anciens Etudiants du Master Management Travail et Développement Social (MTDS) de l’Université Paris Dauphine a le plaisir d’inviter les adhérents et sympathisants de l’APSE à sa conférence annuelle le 3 octobre 2019, dans le cadre du partenariat qui lie nos associations.

Lors de cet évènement, un débat sera proposé autour de l’ouvrage « Découvrir l’Intelligence Collective » (InterEditions, 2018) d’Olivier Piazza, en présence de l’auteur.

Olivier Piazza est co-Directeur des D.U. Executive Coaching, Intelligence Collective et Management à l’Université de Cergy Pontoise.

Les échanges, dans un contexte convivial, porteront en particulier sur une meilleure compréhension des concepts d’intelligence collective et la manière dont ceux-ci sont mobilisés par certains dans des approches de management et d’amélioration de la qualité de vie au travail, afin de nourrir les regards croisés et les éventuelles controverses sur le sujet entre les participants à l’évènement.

L’évènement est gratuit et ouvert à toutes et à tous, mais l’inscription préalable est nécessaire.

Plus d’infos et inscription en ligne : Cliquer ici

Travail et plateformes numériques : entre exploitation et opportunités (20 juin 2019, Marseille)

L’APSE est partenaire de l’Atelier de recherche Travail et Libertés (ArTLib) à l’IMéRA (Université Aix-Marseille).

ArTLib est un groupe interdisciplinaire et international qui vise à discuter et diffuser d’une façon innovante des idées et des pratiques liées aux transformations profondes engendrées par le travail contemporain dans la sphère des libertés personnelles et collectives des individus.

A l’occasion du cycle de conférences “Travail et Libertés aujourd’hui”, ArTLib organise une nouvelle session publique d’échanges autour de Massimiliano Nicoli (Université de Paris-Nanterre),  Luca Paltrinieri (Université de Rennes 1) et
Muriel Prevot-Carpentier (INRS Nancy).

L’avènement des plateformes numériques de travail a déterminé une série de transformations paradoxales qui concernent à la fois le travail et l’entreprise : la subordination juridique du contrat salarial laisse de plus en plus la place à des nouvelles formes de dépendance économique et psychologique, tandis que la forme-entreprise traditionnelle tend à exploser dans les différentes figures de l’autoentrepreneuriat, ou à se confondre avec le marché sous la forme de l’entreprise-plateforme. Cette situation d’intensification de l’(auto)exploitation de l’individu productif constitue pourtant le terrain d’expérimentation de nouvelles formes de coopération qui s’enracinent dans la longue histoire de l’intelligence politique du travail.

La conférence est ouverte à toutes et tous, sans réservation préalable.
Vous pouvez si vous le souhaitez vous inscrire ici pour recevoir un rappel de l’évènement : Cliquer ici

Quand les sociologues répondent à la commande : de nécessité faire vertu (compte-rendu)

Le mardi 14 mai 2019, à l’université Paris 3, nombreux ceux qui sont venus débattre des pratiques du sociologue, thème au cœur du fondement de notre association.

La parution des numéros de la revue Sociologies Pratiques : numéro 36 « La sociologie sur commandes ?  et numéro 37 Des sociologues sur le fil de la demande a nourri la réflexion sur l’art et la manière des sociologues de trouver des marges de manœuvre, des marges d’intervention dans un périmètre qui est balisé et contraint par des commandes qui font peu cas de ce qu’est la sociologie.

La participation de quatre auteurs à trois tables-rondes a enrichi le débat avec des exemples de terrain.

  • Agathe Devaux-Spatarakis, Sociologue, Quadrant Conseil & Centre Emile Durkheim, UMR, CNRS 5116 :

Article avec Thomas Delahais dans SP 36 : « Évaluation des politiques publiques et sociologie : état des lieux d’une relation distanciée »

  • Anne-Claudine Oller, Sociologue, Maître de conférences en Sciences de l’Education à l’UPEC (Université Paris Est Créteil), et chercheure au LIRTES et rattachée à l’OSC (Observatoire Sociologie Changement) et au LIEPP – Sciences Po.

Article avec Sandrine Garcia dans SP 37 : « Mettre en place une pédagogie rationnelle : de la théorie sociologique aux obstacles sociaux »

  • Elsa Lagier, Docteure en sociologie, chercheure associée au LIRTES (Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche sur les Transformations des pratiques Éducatives et Sociales) EA 7313 – Université Paris Est Créteil. Formatrice/chercheure à Buc Ressources, Le campus des métiers du social 

Article dans SP 36 : « La sociologie au service des économies d’énergie ? Déconstruire les implicites de la commande initiale pour mieux y répondre »

  • Denis Salles, Directeur de recherches, (IRSTEA) Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture, Bordeaux et Directeur Adjoint du Labex COTE (www.labexcote.fr) en charge du transfert et de la valorisation.

Article avec Charles de Godoy Leski, Vincent Marquet dans SP 37 : « Sociologie et recherche inclusive : prospective collaborative pour un agenda de recherche sur l’eau »

Ces tables rondes ont été animées par les coordinateurs des numéros, membres du comité de rédaction de la revue :

  • François Granier, Sociologue, Chercheur associé, CNRS-LISE
  • Laurence Ould Ferhat, Sociologue évaluatrice, ADEME et Laboratoire « Printemps » UVSQ
  • Pierre Moisset, Sociologue intervenant
  • Pascal Thobois, Sociologue intervenant et chargé d’enseignement à Sciences Po. Paris

Nous ne vous livrons pas ici une retranscription intégrale de cette conférence-débat dense et pertinente mais seulement quelques propos pour vous donner un aperçu de cette soirée.

La conférence-débat a été introduite par Laurence Ould Ferhat qui, pour situer ces numéros de Sociologies Pratiques, a fait part de leur genèse. Deux aspects ont présidé au choix du thème. Le premier aspect partant d’un constat sur l’état de la commande en sociologie : la sociologie est convoquée pour rendre compte d’une acceptabilité sociale ; par rapport à une vision utilitariste de la sociologie qui fournit un instrument conformatiste. Le second aspect tient de l’hypothèse qu’il y aurait toujours du travail pour les sociologues mais dans une production guidée par le marché dont les résultats seraient cadrés pour répondre à des commandes institutionnelles publiques ou privées.

Puis, elle s’est attardée sur le contenu des numéros : les effets des commandes institutionnelles ou privées sur le métier de sociologue et les conséquences pour la discipline, en citant l’ensemble des auteurs et leurs apports qui viennent infirmer le plus souvent les hypothèses de départ de l’appel à articles.

Dans ces deux numéros, les rôles et la place des sociologues constituent selon elle, l’énigme sociologique qui s’illustre de la manière suivante :

  • Des sociologues confrontés à des attentes de quantification de la performance, de communication et de persuasion chez les commanditaires. Les sociologues sont chargés de contribuer à la résolution de problèmes relevant du management, de la gestion, du marketing, de l’évaluation… Les commandes peu « sociologisées » sont vulnérables à l’instrumentalisation. En effet, la commande ne s’adresse pas à ce qu’est la sociologie et la réponse serait plutôt pluridisciplinaire. La vocation de savoir critique des sociologues n’est pas attendue. Elle doit s’imposer au cours de la prestation.

Face à ce malentendu consubstantiel de la commande de sociologie générant un malaise chez les sociologues, il existe une approche constructiviste. Les sociologues trouvent leur compte malgré tout pour exercer leur métier : un regard critique est préservé. Ils parviennent à exercer leur métier en dépit des contraintes, ce qui se veut rassurant pour la discipline.

  • Les sociologues du 21ème siècle se construisent une autonomie professionnelle en s’appuyant sur des failles de la commande. Des aliénations de la commande leur procurent des ressources qui leur permettent de passer entre les mailles du filet et de desserrer l’étau de la commande. La première ressource tient à l’ambivalence des commandes : un besoin latent de compréhension, un besoin d’intelligibilité non formulé par les commanditaires. La deuxième ressource réside dans le flou des commandes : un besoin d’aide pour un objet non défini. La troisième ressource provient du soutien de la demande social au sens de la sociologie publique : l’attente d’une sociologie émancipatrice. Dans les trois cas, l’apport de sens fonde la pertinence du sociologue.
  • Ces sociologues renouvellent des pratiques face à la complexité et à la duplicité des commandes. Les pratiques sont inventives et n’utilisent plus le vocable de la dénonciation face à « l’impensé du monde néo-libéral ». Ces sociologues mobilisent de nouvelles postures qui rompent avec celles établies. Ils opèrent dans un cheminement avec les enquêtés et les commanditaires qui deviennent des partenaires de recherche. Trois types de professionnalités leur permettent de rester sociologue face à des commandes étrangères à l’univers de pensée sociologique et face au décalage entre la commande et le marché :
    • Une professionnalité assumée où les sociologues défendent ouvertement l’intérêt de la posture sociologique auprès des commanditaires et les font évoluer et déplacent la commande sur le terrain de la sociologie.
    • Une professionnalité clandestine qui emploie la ruse pour faire passer des messages sociologiques, une tactique de piratage bienveillant pour ne pas affoler le commanditaire.
    •  Une professionnalité dédoublée qui consiste à changer de temporalité dans les rôles de consultant et de scientifique dans le but de satisfaire en même temps la commande et une publication pour la recherche.

Pour conclure Laurence Ould Ferhat livre ce constat : la sociologie comme savoir critique résiste encore bien. Cependant, elle rajoute : pour combien de temps ? Tout en faisant preuve de pessimisme sur l’avenir de la discipline en ce qu’elle conçoit de ce qui fait lien social, Laurence Ould Ferhat relève le phénomène de résistance de la sociologie provenant moins d’une demande institutionnelle jugée frileuse que de l’offre, de l’engagement des sociologues et des attentes de la société civile en demande de démocratie.
Ainsi des questionnements demeurent : Est-ce que la sociologie va muter pour obéir à un imaginaire a-social ? Va-t-elle devenir subrepticement un instrument au service du nouveau régime de gouvernement néolibéral, avec disciplinarisation et formatage des conduites humaines à la clef ? La « désociologisation » du travail du sociologue est-elle déjà en marche ? Pour survivre, la sociologie du XXIème siècle va-t-elle devoir perdre son fondement de critique sociale et se soumettre aux intérêts des dominants ? Ou va-t-elle rentrer en résistance ? 

Les tables rondes sont entrées en scène pour étayer l’introduction et permettre un débat avec les participants.

1ère table ronde : La demande de sociologie existe-t-elle ?

A partir de leur expérience de terrain, l’évaluation des politiques publiques pour Agathe Devaux Spatarakis et Engie Chauffage pour Elsa Lagier, les deux contributeurs ont répondu à François Granier sur l’existence d’une demande de sociologie. L’une et l’autre ont été confrontées à une demande pour un problème à régler et non pas à une commande initiale de sociologie. De fait, la question de leur légitimité et des points de vigilance dans leurs actions leur a été posée. A cela, elles disent avoir eu à faire face à une représentation erronée du sociologue le cantonnant dans une intervention sur le social. Faire accepter une approche critique, dans le cas de l’évaluation de l’action publique avec la mise en place d’un cadre de l’évaluation, des entretiens pour comprendre les enjeux et les réseaux d’acteurs et la pluralité de valeurs, apport d’une vision systémique aux acteurs (Agathe Devaux)  et, dans le cas de l’économie de l’énergie (Elsa Lagier) la restitution de la réalité et un éclairage à travers une catégorisation des variables et une typologie des comportements. Que la commande soit explicite ou co-construite avec le commanditaire, l’apport du dialogue dans le processus de compréhension a été indéniable. Dans les deux cas, la vigilance a été de mise face à la pression de recherche de solutions et l’envie de partenariat, toutefois l’octroi des marges de manœuvres a été possible.

En réponse aux questionnements du public, chacune a mis en avant l’importance de la compréhension du cahier des charges, du travail de reformulation de la demande avec les commanditaires et les parties prenantes, de l’élargissement de la commande à tous les acteurs. Ce sont, selon elles, autant de vertus de la posture de sociologue qui leur a conféré de la notoriété et a donné de la crédibilité à la démarche sociologique au vu de la diversité des approches disciplinaires sur le marché. Le secret de la réussite serait d’accepter une distanciation du métier idéal dont la contrepartie serait un accès à des terrains intéressants.

2ème table ronde : Peut-on faire de la sociologie autrement ?

Pascal Thobois a démarré cette deuxième table ronde dans les pas de la première table ronde en effectuant cependant un préambule portant sur une lecture transverse des articles qui pointe des modalités diverses d’intervention ou de recherches avec des choix méthodologiques innovantes grâce au travail autour de la commande. Dans les numéros, il s’est décliné de « d’entrisme méthodologique », présentant une « recherche impliquée » dans la démocratie participative ; de l’interdisciplinarité liée à des collaborations avec des représentants d’autres domaines scientifiques ; de la « recherche inclusive ou collaborative » consistant à associer, de différentes manières, les acteurs de terrain à la démarche sociologique en utilisant la réflexivité des acteurs. Des articles montrent les difficultés et les freins à l’acceptation des innovations de la part du monde académique, la complexité d’une sociologie en actes.

A la suite de ce panorama, Pascal Thobois a invité les contributeurs à relater leurs choix méthodologiques et préciser en quoi ces choix déformaient-ils ou dépassaient-ils le cadre méthodologique « classique » en sciences sociales (où l’enquêteur seul construit son objet de recherche dans un champ disciplinaire assez clos et opère en extériorité par rapport à son terrain). L’objet de la discussion étant de savoir si on pouvait faire de la sociologie autrement ? Et comment ?

Les auteurs ont montré que l’on peut être loin des recherches ou des études classiques avec une co-construction de l’objet d’investigation avec le commanditaire, le terrain, avec des disciplines qui s’hybrident. Le sociologue n’est pas seulement dans une place de savant mais met à contribution le terrain.

Anne-Claudine Oller a été la première à se prononcer sur la manière dont les connaissances sociologiques pouvaient s’approprier dans l’action. Son travail d’apprentissage sur la lecture ne venait pas d’une commande mais d’une demande de contre-partie à un travail d’enquête de thèse. Au-delà d’une observation participante, son travail sur des ateliers de lecture a permis de regarder des pratiques de lecture mais aussi de mener une analyse sur la production et le renforcement des inégalités sociales, d’établir des relations de coopération avec les enseignants, voir de les conseiller.

Quant à Denis Salles, il a présenté son expérience de faire de la sociologie avec d’autres dans le cadre des agendas de recherche, dispositifs stratégiques de programmation de la recherche et recherche sur les enjeux sociétaux visant à hisser l’université de Bordeaux dans les classements internationaux. Son registre étant la gestion de l’eau. Il lui a fallu construire des partenariats avec la société et le monde socio-économique avec une équipe de sociologues. Dans son cas, les aspects inédits ont été la démarche d’implication des chercheurs avec des plates-formes présentant un dispositif et des outils structurants ainsi qu’une restitution avec des chercheurs et acteurs restituant des scénarios. Le cadre conceptuel classique n’a pas été mis de coté pour autant (analyse de réseaux, enquêtes par entretiens, animation de groupe de travail). Denis Salles a signalé son adoption d’une posture de réflexivité et d’inclusion dans la démarche ainsi que d’engagement des sociologues qui seraient les garants de l’organisation de l’agenda.

La seconde question de cette table ronde a été de se préoccuper de l’incidence de ces choix sur le protocole et le commanditaire. Les deux contributeurs s’accordent sur l’attente d’un résultat opérationnel de la commande et de fait, le commanditaire comme le sociologue sont amenés à faire des déplacements dans leur posture « classique » et des transactions sont nécessaires. Pour eux, tous les acteurs (y compris le sociologue) sont concernés et impliqués. Ils partagent le principe de recherche d’objectivation des résultats et des méthodes, caractéristique de la sociologie.

Le public a apporté d’autres cas montrant que la commande n’est pas en attente d’un sociologue mais de solutions. En cela, la sociologie doit faire la preuve de sa légitimité de son rôle. Le sociologue qui doit prendre du recul, est amené à composer pour obtenir des résultats d’où une démarche d’intervention difficilement reconnue dans le monde académique

3ème table ronde : Le sociologue peut-il être aussi un acteur dans la société ?

Pour animer cette dernière table ronde, Pierre Moisset s’est employé à provoquer le débat en dressant un tableau de la place et rôle du sociologue à partir de quelques articles des numéros. Tout d’abord le sociologue cantonné à n’être qu’un critique virulent et sans écho, ou du moins peu entendu, ou bien à n’être qu’un prestataire discret, embarqué dans les attendus de la commande qui lui est faite, puis le sociologue en prise avec la situation concurrentielle de la recherche institutionnelle et l’état de financement de la recherche, et avec des zones de compromis et compromissions variables dans la confrontation aux affluents de la commande et des commanditaires.

La question posée est la place que peut prendre aujourd’hui le sociologue face à la demande sociale de sociologie et, plus largement, dans la société. Toutefois, Pierre Moisset reformule la question en interrogeant sur ce que fait la sociologie et l’impact de l’action du sociologue (se reférant à F. Dubet ). Il revient à demander : pourquoi ne croit-on pas à la sociologie ?

Les contributeurs (Agathe Devaux Spatarakis, Anne-Claudine Oller, Elsa Lagier et Denis Salles ) se sont prononcés en dessinant à leur tour un portrait et un référentiel du métier de sociologue :

  • Au vu du contexte, il faut faire bouger l’image du sociologue et aussi le sociologue lui-même avec une prise de conscience d’être dans un nouveau champ qui réclame une nouvelle posture, une remise en cause de certaines pratiques avoir des règles d’actions
  • Remettre des collectifs au sein des débats, de l’intelligence dans les sujets, placer des logiques sociales dans l’explication des phénomènes, interroger la question de la responsabilité non pas au niveau individuel seulement
  • Le travail du sociologue serait de lutter contre les croyances en la doxa, d’où un travail de formation et de pédagogie
  • Soutenir le sociologue engagé, acteur intégré et impliqué dans les problématiques sociétales et dans leur sujet d’expertise

Les participants eux aussi ont poursuivi l’exercice, en réaction à un étonnement feint que la sociologie ne serait pas une production de savoir et de capacité d’agir. Il est acquis que le sociologue est un acteur à part entière ; de l’importance de la sociologie critique et compréhensive, de l’existence d’acteurs réflexifs pour une sociologie pragmatique

20 heures 50 !

La conférence–débat a été interrompue par le rappel de l’heure de la fermeture des locaux à 20h30. Des réflexions sont restées en suspens notamment sur les places possibles du sociologue…

Nous vous invitons à lire ces deux numéros de Sociologies Pratiques, et à vous abonner sur le site des Presses de Sciences Po pour soutenir ce travail de réflexion !

Merci à Danielle Cerland-Kamelgarn, vice-présidente de l’APSE, pour ce compte-rendu.

Rencontre-débat : Patrons en France (13 juin 2019)

jeudi 13 juin 2019 de 18:00 à 19:30

« Salauds de patrons », « exploiteurs », deux expressions tenaces pour parler des patrons… mais qui sont-ils vraiment ?

L’APSE vous propose, en partenariat avec l’iaelyon et le réseau REFERENCE RH, de venir échanger autour de l’ouvrage “Patrons en France” (La Découverte) coordonné par Michel Offerlé, professeur émérite de sociologie politique à l’École Normale Supérieure, qui sera notre invité.

Les patrons…

  • Quelle est leur vision du travail ?
  • Quelle importance accordent-ils à la valeur travail pour eux-mêmes et pour les salariés qu’ils emploient ?
  • Comment voient-ils l’avenir du travail, de l’emploi et de la relation salariale ?
  • Formation, identité, trajectoires : quels rôles pensent-ils avoir à jouer aujourd’hui dans l’économie et la société ?

L’ouvrage, construit autour de trente-six entretiens menés avec des patrons, vise à comprendre qui sont les patrons en France, quelle place ils occupent dans la société française, quelle vision ils en ont.

Ce livre est le premier portrait de groupe précis et coloré qui permet, au travers de ces multiples histoires de vie, de comprendre de manière vivante et approfondie qui sont les patrons en France.

Qu’ils soient grands, très grands, petits ou moyens, qu’ils travaillent dans le bâtiment, l’industrie, le commerce ou les services, les patrons sont au centre de cet ouvrage, produit d’une enquête collective menée par des chercheurs confirmés et par de jeunes sociologues, sur ce métier beaucoup plus fantasmé, vilipendé ou héroïsé que véritablement connu.

Il s’agit de réfléchir sur les différences qui traversent les mondes patronaux et sur ce qui les unit puisque, spontanément, la catégorie « patrons » et « patronat » fait sens – même si ce sens est ambigu.

Notre invité, Michel Offerlé, est également membre du Centre Maurice Halbwachs et de l’EHESS.
Depuis plusieurs années, ses travaux portent sur l’univers des patrons au travers d’enquêtes de terrain et de plusieurs ouvrages. 

Cette rencontre-débat sera animée par

  • Blaise Barbance, vice-président de l’APSE, Professeur associé à l’IAE Aix-Marseille
     
  • Chloé Guillot-Soulez, Maître de Conférences en gestion des ressources humaines, iaelyon School of Management

L’évènement est gratuit et ouvert à tous, mais l’inscription préalable en ligne est nécessaire.
Inscription en ligne et infos pratiques : Cliquer ici

Rencontre-débat avec D. Kergoat et D. Linhart (16 mai 2019)

L’APSE est partenaire de l’Atelier de recherche Travail et Libertés (ArTLib) à l’IMéRA (Université Aix-Marseille).

ArTLib est un groupe interdisciplinaire et international qui vise à discuter et diffuser d’une façon innovante des idées et des pratiques liées aux transformations profondes engendrées par le travail contemporain dans la sphère des libertés personnelles et collectives des individus.

A l’occasion du cycle de conférences “Travail et Libertés aujourd’hui”, ArTLib organise une nouvelle session publique d’échanges autour des travaux de Danièle Kergoat et Danièle Linhart, toutes deux sociologues au CNRS.

L’émancipation des femmes par le travail: vieille lune ou actualité brûlante ?

Il est plus que jamais nécessaire de reposer cette question dans le contexte néo-libéral actuel.
Une situation qui bouleverse les formes d’emploi comme la nature du travail et qui accentue encore le clivage travail d’homme/travail de femme ainsi que l’assignation des populations vulnérables aux tâches les plus difficiles, dites non qualifiées.

Danièle Kergoat est notamment auteure de Se battre, disent-elles, La Dispute, 2012.

La subordination des salariés: l’éternelle obsession managériale

Du taylorisme au management moderne, la logique reste la même : une disqualification des métiers, de la professionnalité et de l’expérience qui tend à renforcer la domination exercée par les dirigeants.
Le travail perd son sens et précarise les salariés qui, constamment mis à l’épreuve, sont conduits à douter de leur valeur et légitimité.

Danièle Linhart, sociologue (CNRS), auteure de La comédie humaine du travail, érès, 2015.

Venez nombreux échanger le jeudi 16 mai 2019, 17h, à l’IMéRA, Maison des Astronomes – 2 place Le Verrier, 13004 MARSEILLE.

Retour sur la rencontre-débat avec Michel Lallement (11 avril 2019)

Ce texte résume la conférence présentée le 11 avril à l’IMERA par Michel Lallement, professeur de sociologie au CNAM, à l’invitation de l’Atelier de recherche sur le Travail et les libertés (ARTLib) créé en 2018 par Enrico Domaggio, dont l’APSE est partenaire. Il évoque également les discussions qui se sont développées le soir même et le lendemain durant le séminaire interne.

la conférence de Michel Lallement

Ce qui suit est une prise de notes qui récapitule, parfois de façon trop allusive, les principales idées avancées par Michel Lallement sans pour autant développer toute son argumentation.

Introduction

Un diagnostic consensuel sur les nouveaux maux du travail à l’ère de l’autonomie sous contrainte.

Une critique de la domination chez Max Weber qui la définit comme la capacité à contraindre le comportement d’autrui en vue de satisfaire sa propre volonté.

Un programme de recherche sur les utopies concrètes permettant de passer de l’opposition fonctionnelle à l’autonomie au travail, de la résistance à la pratique créative.

Un exposé fondé sur trois recherches conduites sur le phalanstère de Godin, sur les makers en France et aux Etats-Unis et sur les communautés intentionnelles américaines (voir les références plus loin). Ces recherches de terrain ont combiné travail d’archives, entretiens et de participation au long cours.

1.    Des utopies aux utopies concrètes du travail

Pour une sociohistoire des utopies concrètes

La question des utopies ressurgit dans les années 1960 et prend une ampleur croissante.

Les trois sens du mot utopie : un non lieu, un lieu d’aucun temps, un bon lieu.

Plusieurs remaniements conceptuels au gré des auteurs : Norbert Elias et son livre L’utopie ; l’émergence de deux discours sur les dystopies noires (Orwell) et sur le rapprochement entre le rêve et le possible grâce à la vitesse de développement des techniques ; Ernst Bloch (Le principe espérance) qui allie le souhaitable et le possible dans les utopies concrètes ; E. O. Wright (Utopies réelles) et l’analyse du changement social et des politiques d’émancipation.

Les traits caractéristiques d’une utopie concrète : une expérimentation bricolée, du réel, du collectif, du situé, du moral.

Un foisonnement d’utopies concrètes en France comme aux Etats-Unis (voir une carte de 2019 qui représente tous les sites développant des utopies concrètes).

Utopie, travail et commun

La question du travail occupe une place majeure dès les premières utopies : Thomas More et l’importance du travail et de la propriété dans l’île d’Utopia ; Fourier et la construction d’un modèle de travail plaisant, varié et libre ; Joseph Dejacques (L’humanisphère) pour qui le travail est ce qui fait l’humain et qui met également en avant la propriété commune et le refus des votes.

Le travail est essentiel dans les communautés inspirées par le roman Walden II et s’organise autour d’un système complexe de crédits de travail.

L’importance du travail dans l’éthique hacker : la passion, l’efficacité, la méritocratie, le geste artistique, la coopération libre et horizontale (dans la tradition de l’éthique des shakers et l’importance de la beauté de la ligne sobre dans la fabrication des objets du quotidien comme les meubles).

L’évolution des règles de propriété et le passage du copyright au copyleft.

2. Trois répertoires, trois utopies concrètes

Trois moments

A chaque bouleversement de la société émergent des contre-tendances en forme d’utopies.

La révolution industrielle et Fourier

L’organisation scientifique du travail et les développements communautaires (voir la communauté Boimondau à Valence sur laquelle il travaille en ce moment)

La révolution numérique et les hackers

Et l’on pourrait multiplier les exemples : LIP, les utopies néo-rurales, etc.

Trois moteurs d’utopies dans la période plus récente

Le décalage entre le titre et le poste et les insatisfactions des personnes éduquées qui se trouvent déqualifiées dans le système d’emploi.

Le désenchantement face aux emplois proposés (notamment dans la santé et le social) et aux conditions d’exercice qui ne permettent pas de réaliser son travail comme on le souhaiterait du fait des contraintes imposées.

Le malaise par rapport aux mouvement syndicaux dont on ne voit pas toujours l’efficacité.

Trois types de communautés intentionnelles

Les traits caractéristiques d’une communauté intentionnelle : un projet commun (respecter la nature, aspirer à l’égalité, etc.…) ; accorder la priorité au bien collectif ; travailler dans la proximité ; favoriser les interactions.

Trois types de communautés intentionnelles : les libertaires (anars, décisions par consensus), les identitaires (gourous, on se ressemble tous), les sociétaires (on construit des groupes structurés).

Dans tous les cas la question du travail est centrale. Ainsi de l’exemple des hackers space ou des fablab : un même espace, des outils, des possibilités de coopérations multiples, des innovations, des recherches alternatives, l’articulation entre le geste et la tête, des actions fondées sur le plaisir et la gratuité et non sur un objectif contraint et finalisé.

Trois exemples longuement étudiés

Le familistère de Guise de Godin : un esprit communautaire utopiste (dans la lignée de Fourier) mais aussi un succès économique, l’importance de la qualité du produit assurant la compétitivité et donc les bons salaires. Et aussi la démocratie dans les ateliers, la solidarité concrète plus que l’excellence individuelle et une réflexion sur la parité (droits similaires entre hommes et femmes).

Twin Oaks et la communauté intentionnelle tentant d’appliquer les règles imaginées dans le roman Walden Two de Skinner : féministes, écologistes, importance du collectif (repas partagés, nombreuses discussions), communauté fermée.

Noise bridge et les hackers : recyclage, bricolage, écologie, invention, travail permanent (on fait toujours des trucs), critique des experts, conviction que l’on peut résoudre les problèmes sociaux par la technique.

3. Travail libertaire : une esquisse d’idéal-type

La di-vision sociale

Comment instituer un travail libertaire à partir de ces expériences concrètes ? Cela soulève plusieurs enjeux par exemple où se situe la limite entre le travail et le domestique.

Chez Godin le travail prédomine même pour élever les enfants (solidarité, méritocratie relative).

A Twin Oaks, il y a une définition extensive du travail qui intègre les taches ménagères, éducatives, militantes et finalement toute activité utile ; et toutes ces taches sont traitées de façon équivalentes

Chez les hackers, la négociation des frontières du travail est permanente et le travail est valorisé dans ses dimensions de ruse, de subtilité, d’intelligence.

Travail et identité

A Twin Oaks, le travail est presque une religion, la feuille de travail est fétichisée, le travail est considéré comme la base de l’identité, tout le monde travaille de l’enfance à la vieillesse même s’il y a des proportions différentes.

Chez les hackers, on trouve quatre figures : le virtuose, le fidèle, le converti, l’éthique.

Les formes d’intégration par le travail

Godin : l’intégration par l’espace partagé, l’économat, la monnaie locale, les rites (hymnes, fêtes).

Twin Oaks : les crédits de travail et les contreparties (pas de salaire, seulement 100 dollars par mois d’argent de poche). Des principes d’organisation du travail très précis : variété, liberté (choisir ce que l’on a envie de faire), égalité (n’importe quelle tache en vaut une autre, prise en charge commune des taches que personne n’a envie de faire comme la vaisselle ou la fabrication du tofu).

Les hackers : être seul en groupe, constituer des bulles dans un espace collectif stimulant, un fort sentiment de faire communauté.

Travail et régulation sociale

Chez les hackers une seule règle « sois cool avec les autres » mais en réalité les espaces sont très régulés et il existe plusieurs méta-règles.

La première est qu’on est anar, on décide au consensus après des discussions très longues et régies par des techniques sophistiquées de circulation de la parole.

La seconde est la do-ocratie qui donne la priorité au « faire » et à la résolution de micro-conflits permanents car la tension est inévitable (il existe même un dramamomètre permettant de mesure l’ambiance !) et il faut sans cesse imaginer des façons de résoudre les multiples problèmes de coordination.  

Conclusion

Vers un idéal-type du travail libertaire : fluctuations et négociations des frontières du travail ; individuation et investissement axiologique dans le travail comme fin en soi ; le consensus comme mode idéal de décision ; l’importance de la liberté comme forme structurante de la coopération.

Quatre façons d’articuler utopies concrètes et changement social : la bulle (Godin), la contamination (Weber), les alliances (les hackers et les makers), la démultiplication (les communautés intentionnelles).

Annexe

Trois textes de références

M. Lallement, Le travail de l’utopie. Godin et le familistère de Guise, Paris, Les belles Lettres, collection « L’histoire de profil », 2009

M. Lallement, L’âge du faire, hacking, travail anarchie, Paris, Seuil, 2015

I. Berebi-Hoffmann, M . Ch. Bureau, M. Lallement, Makers. Enquête sur les laboratoires du changement social, Paris, Seuil, 2018

M. Lallement, Un désir d’égalité. Vivre et travailler dans les communautés utopiques concrètes, Paris, Seuil, 2019 (à paraître)

Le débat avec les participants

Sujets évoqués et questions posées

Comment le travail se régule-t-il et qui gère les feuilles de travail ?

Quelle approche de l’éducation ?

Comment êtes vous entrés dans ces communautés ?

Les inégalités ne subsistent-elles pas ?

Quel voisinage avec des expériences comme les kibboutz ou Notre Dame des Landes et même les communautés utopistes en Algérie ?

Quel lien avec la question de la compétence ?

Et André Gorz dans tout ça ?

Quels rapports ont ces communautés avec la société ?

L’organisation flexible varie-t-elle selon les circonstances ?

Faut-il s’organiser pour se libérer du travail et le mettre à distance ou s’organiser pour imaginer une autre société ?

Le travail n’a-t-il pas différents sens dans les trois cas étudiés qui se distinguent aussi par des acceptions différentes de la liberté ?

Quelle est l’importance des espaces dans ces expériences et s’agit-il aussi de se réapproprier l’espace public ?

Et les loisirs dans tout ça ?

Réponses de Michel Lallement

A propos de la régulation, on doit examiner la division du travail dans les communautés intentionnelles et mentionner la présence des planers élus pour 18 mois et qui assurent l’organisation d’ensemble tandis que des managers ont en charge un secteur, font des propositions, organisent la discussion et vérifient le travail effectué.

L’éducation au travail est essentielle chez Godin. A Twin Oaks, l’apprentissage se fait dans la réalisation concrète et l’éducation des enfants se réalise dans la communauté. Chez les hackers, on considère que tout le monde a des compétences élémentaires et l’on documente sans cesse ses activités pour faire circuler les savoirs et casser ainsi la hiérarchie entre savoir et non savoir, entre les compétents et les autres.

Les inégalités sociales restent présentes et ces mouvements concernent plutôt les classes moyennes ou supérieures dans des métiers de vocation (enseignement, santé).

La question du rapport à la nature est importante dans ces expériences, nature tantôt considérée comme hostile (Considérant) tantôt magnifiée comme lieu de toutes les connaissances et de toutes les beautés (Thoreau).

N’a pas vraiment travaillé sur les autres mouvements évoqués (Kibboutz, Notre Dame des Landes, Nuit debout) mais il y a certainement des analogies.

L’importance de la présentation de soi (voir Goffman) dans le fonctionnement de ces communautés qui fixent des règles précises pour le déroulement des interactions : le prénom seulement, le vrai ou un inventé, le regard dans les yeux pour savoir si l’autre souhaite échanger ou être seul, la demande si l’on peut poser une question.

Gorz est d’abord un philosophe chez qui il n’y a pas d’entre-deux social, seulement une opposition entre individus et société. Mais sa distinction entre travail autonome et hétéronome est fructueuse.

La question des frontières du travail se pose toujours et cela engage les représentations du travail, lequel est structurant des pratiques.

La liberté et la gestion des free riders qui profitent de la situation. Le principe de liberté absolue n’exclut pas l’existence de managers implicites et l’usage de l’affect pour mobiliser les personnes.

On peut repérer plusieurs formes élémentaires de relations de ces communautés avec le « Grand Monde » : la contrainte (les liens avec les administrations), le repli (des règles internes spécifique et une certaine autarcie), l’implication (commerce), la contestation (engagement politique).

L’explosion des catégories structurantes de notre pensée : la notion de loisir n’a plus aucun sens, l’opposition entre public et privée est très floue, la notion même de droit du travail fait question.

la discussion interne le lendemain avec Michel

Mes commentaires introductifs à la discussion

Des questions posées à Michel mais aussi à tous les membres de l’atelier en vue de mieux définir nos objectifs et d’élaborer une sorte de programme de travail partagé.

Des voisinages forts avec notre projet ARTLib

Une grande proximité de thème, de point de vue, d’approche, de matériau.

L’importance de l’analyse concrète des expériences et des initiatives.

Le travail considéré d’abord comme une pratique sociale et aussi comme une œuvre et une action.

La tension entre autonomie/hétéronomie et aliénation/émancipation.

L’approche par les rapports et par les processus sociaux.

L’approche pluridisciplinaire.

Des questions générales

La sociologie critique aujourd’hui et son application au travail (voir en détails la page 6 du texte envoyé).

Les possibilités de généralisation de ces expériences ponctuelles et la façon d’intégrer ces espaces marginaux dans la société et dans l’économie.

Les limites de la régulation do-ocratique et les risques d’élitisme.

Les différences selon les contextes productifs de ces expériences : effet de taille, différences sectorielles (production, service) et statutaires (public, privé, associatif, indépendant).

Des questions sur le travail

L’opposition traditionnelle entre approche substantielle et travail comme rapport social (Friedmann/Naville) a-t-elle encore du sens aujourd’hui ?

La question de la liberté du sujet dans cette tension entre autonomie et hétéronomie et la possibilité d’émancipation dans un travail contraint et aliénant.

Le poids des collectifs dans cette même tension et l’effet de la dissymétrie de pouvoirs et les conflits que cela génère.

Les conséquences sur les modes d’organisation du travail et les modes de gestion des entreprises.

Des questions sur les utopies

Le travail dans la communauté intentionnelle est-il vraiment différent du travail contraint ? Il y a toujours une division du travail, une allocation de ressources rares, des préférences individuelles, une distinction entre travail simple et complexe, une difficulté à construire des équivalences, à combiner liberté et planification. Ou réside alors la différence ? Dans le travail pour soi, dans l’importance de la coopération dans le flou des frontières entre travail et vie ?

Des questions de méthode

Observer, interroger, écrire

Croiser tous les modes d’investigation

Articuler travail de terrain et travail théorique au delà de la simple description fine éventuellement mise en forme par des typologies

Avoir une posture de recherche-action

Les réponses de Michel

Une insatisfaction par rapport aux sociologues du travail qui ne s’intéressent pas aux mondes possibles, qui restent souvent engoncés dans la dénonciation, certes pour de bonnes raisons, mais sans examiner vraiment la diversité des formes concrètes de cette domination et les tensions qu’elle manifeste.

Des références personnelles : Weber plutôt que Hegel, la tension sans dépassement plutôt que la dialectique ternaire, Abensour, Castoriadis, De Mynck, Tromm. Et un intérêt marqué pour la sociologie critique avec l’intention de relier sociologie du travail et sociologie politique.

La question de la généralisation est en effet essentielle et on peut la décomposer en deux interrogations. D’abord comment faire une sociohistoire des utopies concrètes ? Pour cela il faut distinguer des phases et des répertoires historiques permettant de classer la grande variété des utopies. Ensuite qu’est-ce qui fait levier dans le changement ? Soit une approche par le bas et une analyse des mécanismes sociaux de diffusion, soit une approche par le haut mais ce n’est pas ce qui est cherché.

La régulation do-ocratique n’est en effet pas exempte de critiques car elle peut donner un pouvoir excessif à ceux qui prennent des initiatives et ont les ressources pour le faire ce qui accroît les inégalités. A ce propos, il importe de préciser que les conflits, loin d’être des dysfonctionnements, sont immanents et il convient de les exprimer, de les traiter pour parvenir à une régulation satisfaisante. De même la domination ne disparait jamais vraiment car les tensions subsistent. Les makers sont conscients de ce risque de dérive et de prise de pouvoir mais ils pensent que cela peut se résoudre par la technique.

Pas de réponse sur la question de la diversité sectorielle car il s’est limité à l’analyse des situations les plus radicales.

L’opposition entre Friedmann et Naville reste d’actualité et il se situe clairement sur le second pôle, celui du travail considéré comme un rapport social et celui qui considère que ce sont des enjeux sociaux qui déterminent les frontières du travail.

Concernant la méthodologie, il insiste sur certaines de ses options : refuser le déjà là, regarder d’abord les processus, examiner les formes d’institutionnalisation, considérer le travail comme structurant des identités.

Les sujets abordés par les autres membres du collectif

Quelques questions et commentaires évoqués rapidement ici juste pour laisser une trace que chaque intervenant pourrait développer et argumenter.

Christophe

Comment se constitue le savoir ? La science est d’abord une analyse de la répétition qui a tendance à exclure les possibles transformations qui justement ne se répètent pas.

Le travail révèle bien cela car l’activité n’est pas que répétition et, dans ce cas, comment faire science ? La clinique de l’activité est intéressante à cet égard car elle cherche la permanence des transformations et à créer du conflit comme moteur de transformation.

Enfin, comment aller au-delà d’une simple collection d’observations ?

Carmen

 Qu’en est-il de la joie, du beau, du sensible, de l’art dans le travail ? C’est une question cruciale pour les utopies.

Les transformations techniques évoquées concernent plus les processus de discussion et de décision que la production et le travail lui-même.

Anne Marie

La science c’est aussi voir d’où vient le nouveau, comment émergent les marges.

Et comment analyser le couple liberté/domination ? Ainsi la hiérarchie reste une domination même si elle ne correspond pas tout à fait au critère wébérien. De même la pression morale est aussi une forme de domination.

Blaise

Quelle est la robustesse de ce modèle utopiste ? Y a-t-il de la qualité, de l’efficacité, de la pérennité ? Quels leviers pour élargir ces pratiques au Grand Monde : l’investissement identitaire, les projets de vie, le consensus, la plasticité ?

Maria Grazia

Examiner les finalités de la discussion dans le fonctionnement de ces communautés.

A propos des hétérotopies qui fonctionnent par elles-mêmes ou qui ont un rapport avec le système.

Le rapport au religieux, à la laïcité, aux valeurs.

Enrico

La défaite du rêve émancipatoire du travail qui conduit à la déception.

Le risque pour notre groupe d’avoir une approche trop centrée sur le travail et qui négligerait le pôle liberté alors qu’il importe de réfléchir aux diverses formes de liberté dans le travail qui par nécessité exprime les contraintes du réel.

Se demander également si les dominés ont toujours une idée de liberté, s’il n’y a pas aussi de la servitude volontaire, de la complicité voire une perversion du désir de liberté.

Frédéric

Le processus de subjectivisation, les affects, la désassignation qui crée du nouveau.

La violence sociale et la construction des communautés utopiques face à cela.

Luc

Qu’est-ce qui est au centre de ces expériences et qu’est-ce qui les fait tenir ? Le récit et le contre-récit, les récits mobilisateurs et la place de la culture dans tout cela ?

Quelle différence entre utopie et dissidence ? Faire quelque chose d’autre ou vivre entre soi ?

Fred

Quel intérêt de juxtaposer ces projets si différents entre le paternalisme de Godin et l’individualisme anarchiste, entre vision libertarienne et communiste ?

L’empathie, le rapport au sujet et ses limites.

Elisabeth

La sociologie critique et ses limites et l’importance de montrer les mondes possibles.

Y a-t-il d’autres chercheurs qui travaillent dans cette même mouvance ?

Les réponses de Michel

Quelques éléments rapidement notés et ne faisant pas cas des arguments développés.

La posture du groupe

La variété disciplinaire très forte, son intérêt et ses difficultés.

Quelle est votre épistémologie dans ce groupe ?

En sociologie, on distingue approches popérienne et critique. Pour sa part, il se réfère à Passeron et à la définition des disciplines à moyenne portée mais aussi à Feyerabend et son éclectisme théorique qu’il applique aussi sur ses sources ce qui est rare dans en sociologie, chacun ayant sa spécialité, son approche.

Il considère aussi qu’il avance en marchant, en étudiant des cas singuliers pour monter en généralité en modélisant des pratiques.

Se réfère aussi à Philippe Bernoux et ses travaux sur les organisations, le travail à soi, la capacité à se construire une identité dans le travail pour être reconnu, la possibilité toujours existante de créer des marges, d’avoir une certaine autonomie au risque d’une vision enchantée qui lui est parfois reprochée.

Utilise aussi les idéaux-types wébériens pour repérer des cohérences et rendre possibles les comparaisons.

La question du dépassement des situations insatisfaisantes

Le dépassement a plutôt lieu dans l’organisation du travail que dans le travail lui-même qui reste souvent un sale boulot et que l’on ne peut pas réenchanter aisément (contre Coutrot).

Le dépassement est aussi dans le rapport entre travail et projet de vie.

Une certaine déception quant au plaisir et à la joie que procurent de telles expériences mais en même temps les gens restent assez longtemps ce qui laisse penser que c’est quand même intéressant pour eux notamment parce que l’identité de chacun est mieux reconnue. Dans ces communautés, il n’y a pas que le travail mais également des fêtes, de la musique, du théâtre, une forte sociabilité, des rites païens, etc.

Les hétérotopies

Une notion foucaldienne intéressante mais limitée. Dans les utopies il y a un projet collectif.

L’auto-exploitation

C’est une contradiction dans les termes car l’exploitation est un rapport entre des personnes. En revanche, on peut parler de servitude volontaire qui peut aussi exister dans les communautés intentionnelles.

La sociologie critique

La sociologie critique fait généralement le pari de la négativité ( Adorno). Il y a certes des arguments mais on peut aussi « faire jouer le réel sur ses gonds » (Abensour), « rien faire comme une bête » (Adorno), ne rien faire (Boch), prendre au sérieux la capacité des sujets à définir des alternatives.

La comparaison des terrains

Il y a bien sûr des limites à cette comparaison dans le temps et dans l’espace et il y a des dimensions culturelles spécifiques aux Etats-Unis et à la France par exemple quant à l’importance du financement public, des formes de protection sociale, des réticences à l’égard de l’Etat ou du marché.

L’effet taille est déterminant, les formes d’utopies et les objets auxquels elles s’exercent n’étant pas les mêmes dans les tous petits groupes ou dans des communautés importantes.

La question de l’efficacité

Quand le travail est une finalité en soi la question de l’efficacité ne se pose pas dans les mêmes termes. Marcuse distingue travail finalité et liberté.

La question de l’accaparement par les entreprises ne peut être une main mise mécanique car il y a en fait une pluralité de pratiques.

Le rapport au monde

La question du rapport au monde est décisive et prend diverses formes : on s’attache, on se détache, on compose avec le Grand Monde. D’où l’importance des valeurs mais aussi des rites.

Une grande porosité avec la société extérieure comme condition de survie.

Les récits fondateurs

Les communautés intentionnelles utilisent des récits fondateurs et en produisent de nouveaux qu’elles diffusent en leur sein voire au-delà.

Les utopies

Les communards parlent eux-mêmes d’utopie mais en sachant qu’elle n’est jamais atteinte. C’est un geste vers qui suppose de la réflexivité permanente car il n’y a pas de modèle achevé comme dans les utopies abstraites.

Quelques suggestions pour notre séminaire

Pas facile de discuter entre disciplines, de créer un espace commun sans renoncer aux spécificités de sa discipline d’appartenance.

Faire raisonner travail et liberté dans toutes les disciplines, chacun faisant un article du point de vue de sa propre discipline.

Faire un terrain ensemble est assez complexe. Plutôt choisir un objet froid que chaud, par exemple un travail sur des archives, des expériences déjà réalisées permettant de croiser des regards, des approches. Eventuellement faire des entretiens en duo pluridisciplinaire.

(texte de José Rose, 16 avril 2019)

Quand les sociologues répondent à la commande : de nécessité faire vertu (Paris, 14 mai 2019)

En janvier 2017 la revue Sociologies Pratiques lançait un appel à articles sur la question : « Quelles demandes pour quelles sociologies au XXIème siècle ? ».
Cet appel s’était donné comme objectif d’apporter un éclairage sur la situation contemporaine de la sociologie et sur son rapport à la société en partant de la demande sociale et des commandes auxquelles elle peut donner lieu.
Devant l’abondance et la qualité des intentions d’articles reçues, le comité de rédaction de la revue avait décidé de leur consacrer les deux numéros à paraître en 2018.

Le premier, le numéro 36, a permis de faire un point sur la demande de sociologie en tant que telle :

  • Existe-t-elle bien ?
  • Sur quoi porte-t-elle ?
  • S’adresse-t-elle vraiment à ce qu’est la sociologie ?
  • Quels sont les différents registres de réponse mobilisés par les sociologues ?
  • Comment font-ils pour tenir leur posture professionnelle analytique face à certaines commandes (souvent instrumentales, orientées par des logiques gestionnaires ou managériales et « l’esprit de calcul ») ?
  • Ces dernières ne sont-elles pas aussi mâtinées d’une demande croissante d’explication et de compréhension ? La sociologie critique y a-t-elle encore sa place ? 

Le deuxième, le numéro 37, est plus particulièrement centré sur le traitement concret des commandes, avec ce qui peut en ressortir :

  • types de résultats,
  • pratiques et méthodes innovantes (tendant notamment à inclure de plus en plus les acteurs du terrain dans une démarche collaborative et par leur mise en réflexivité),
  • retours pour la discipline,
  • liens entre sociologues et terrains de recherche ou d’intervention (pouvant aller jusqu’à l’engagement) ainsi qu’entre sociologues et « publics » (pour la diffusion des résultats).

Le paysage qui ressort de ces deux numéros est celui d’une discipline en mutation ; à la fois plus inclusive, collaborative, pluridisciplinaire… et plus que jamais lucide sur ses fragilités.
Celui d’une discipline plus ouverte à des formes d’hybridations entre production, traduction et application du savoir ; d’alliances inédites entre acteurs dans la co-construction des interprétations sociologiques ; d’une plus grande porosité entre sociologie praticienne et sociologie académique etc.

Celui, aussi, d’une discipline qui s’expose parfois à des déconvenues et à la mauvaise conscience, quand la société se méfie des sociologues ou les renvoie à des rôles « d’acceptologues » à des fins utilitaristes, pour reprendre les mots d’un auteur. 

Face aux terrains, les sociologues innovent et donnent à voir dans ce numéro les coulisses de leurs pratiques professionnelles ordinaires et la réflexivité qui s’y exerce, autrement dit leurs compétences.
Et ils semblent innover davantage sous la pression de facteurs exogènes qu’endogènes, parfois à marche forcée, et en premier lieu sous la pression des commandes explicites (solvables) et des demandes implicites (informulées) qui leur sont adressées en ce début de 21ème siècle.
En ce qui concerne les premières, tout l’enjeu semble alors de faire de nécessité vertu pour satisfaire des attentes dont l’imprécision et l’ambivalence sont autant d’interstices pour exercer les fondamentaux de la discipline, parfois même à l’insu des commanditaires.
Les ruses de la mise en œuvre, révélées par la sociologie du guichet dans les services publics, s’appliqueraient aussi aux sociologues !
Quant aux deuxièmes, elles représentent un continent encore largement inexploré.

Avec la présence de certains des auteurs et des coordonnateurs de ces numéros, cette rencontre-débat sera l’occasion d’échanger sur la fabrique de la sociologie en mode plus ou moins contraint par des commandes aux logiques variées, et d’explorer ce que cela engendre pour la discipline.

Mais, après tout, n’est-ce pas ainsi que la discipline est en train de réinventer de nouvelles manières de faire, de plus en plus en prise avec la réalité, ni crédules ou complaisantes, ni repliées sur elles-mêmes au nom du refus total de toute compromission ?

Peut-être même un nouveau « genre sociologique » pour reprendre une expression de Sylvie Monchatre ?
Ce questionnement amène à appliquer un regard sociologique sur la sociologie en actes et à contribuer à la production d’une réflexivité sur les pratiques, qu’on peut lire comme la marque d’une forme de maturité et de professionnalisation… et une manière de s’armer intellectuellement face au défi permanent de la réceptivité du discours sociologique.

Avec la participation d’auteurs de ces deux numéros :

  • Agathe Devaux, Sociologue, Quadrant Conseil & Centre Emile Durkheim, UMR, CNRS 5116,
  • Sandrine Garcia, Sociologue, professeur en sciences de l’éducation, IREDU (Institut de Recherche sur l’Education), Université de Bourgogne, 
  • Elsa Lagier, Docteur en sociologie, chercheure associée au laboratoire DynamE (Dynamique Européennes) UMR 7367 – Université de Strasbourg,
  • Denis Salles, Directeur de recherches, (IRSTEA) Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture, Bordeaux

Cette rencontre-débat sera co-animée par les coordonnateurs de ces deux numéros :

  • Laurence Ould Ferhat, Sociologue évaluatrice, ADEME et Laboratoire « Printemps » UVSQ,
  • Pascal Thobois, Sociologue intervenant et chargé d’enseignement à Sciences Po. Paris,
  • Pierre Moisset, Sociologue intervenant,
  • François Granier, Sociologue, Chercheur associé, CNRS-LISE.

Cet évènement est gratuit et ouvert à toutes et tous, mais l’inscription préalable avant le 7 mai est obligatoire, une pièce d’identité sera demandée à l’entrée.

Vous pouvez vous procurer ces deux numéros :

Pour soutenir la revue Sociologies Pratiques, l’APSE vous invite à vous abonner sur le site des Presses de Sciences Po, vous recevrez ainsi directement chez vous les prochains numéros.

mardi 14 mai 2019 de 18h30 à 20h30

Université Paris III
salle 218 A (2e étage du bâtiment central)
13 rue Santeuil
75005 PARIS
Métro Censier-Daubenton ou Bus 91 Saint-Marcel Jeanne d’Arc

Attention : une pièce d’identité sera demandée à l’entrée, l’inscription préalable est obligatoire

Inscription en ligne :Cliquer ici

Travail libertaire et utopies concrètes (11 avril 2019, Marseille)

L’APSE est partenaire de l’Atelier de recherche Travail et Libertés (ArTLib) à l’IMéRA (Université Aix-Marseille). ArTLib est un groupe interdisciplinaire et international qui vise à discuter et diffuser d’une façon innovante des idées et des pratiques liées aux transformations profondes engendrées par le travail contemporain dans la sphère des libertés personnelles et collectives des individus.

A l’occasion du cycle de conférences “Travail et Libertés aujourd’hui”, ArTLib organise sa seconde session publique d’échanges autour des travaux de Michel Lallement, sociologue (CNAM, Paris), auteur de L’Âge du faire, Hacking, travail, anarchie (2015) et coauteur de Makers – Enquête sur les laboratoires du changement social (2018).

Aux marges du système économique dominant, des utopistes bricolent depuis longtemps des formes alternatives de travail, dont l’ambition est d’émanciper ceux qui les pratiquent des dominations de toutes sortes. En opérant une plongée anthropologique au cœur d’expérimentations sociales concrètes d’hier et aujourd’hui, en France et aux États-Unis, il s’agira de brosser le tableau de ce que l’on pourrait nommer un «travail libertaire», de repérer les promesses dont celui-ci est porteur et d’évoquer quelques interrogations pour notre futur que celui-ci suscite.

Venez nombreux échanger le jeudi 11 avril, 17h30, à l’IMéRA, Maison des Astronomes – 2 place Le Verrier, 13004 MARSEILLE.

La conférence est ouverte à toutes et tous, sans inscription préalable.